Réunis à Rome, les cinq principaux dirigeants de la Coalition Article 64 doivent harmoniser leurs positions sur la crise politique et sécuritaire en RDC, le dialogue national, la Constitution et le Front pour la refondation de la nation (FRN) de Joseph Kabila. Au-delà de ce conclave, l’histoire politique romaine offre une grille de lecture des ambitions, des alliances et des rapports de force qui façonnent la conquête du pouvoir.
Rome, ville éternelle, théâtre des grandes ambitions et témoin des luttes pour le pouvoir, accueille les 26 et 27 octobre 2026 un rendez-vous important de l’opposition congolaise. Les cinq principaux dirigeants de la Coalition Article 64 (C64), Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Delly Sesanga, Jean-Marc Kabund et Augustin Matata Ponyo, s’y retrouvent pour la première fois en présentiel depuis la création de leur plateforme, en mai dernier. L’objectif est de rapprocher leurs positions et de définir une orientation commune face aux grands enjeux politiques de la République démocratique du Congo.
Mais Rome n’est pas une ville comme les autres. Ancienne capitale d’un empire qui a marqué l’histoire politique mondiale, elle porte en elle les traces des ambitions de Jules César, des délibérations du Sénat et des rivalités qui ont bouleversé la République romaine.
Dans ce décor chargé de symboles, le conclave de la C64 dépasse la simple rencontre entre responsables politiques. Il pose une question fondamentale : comment une opposition peut-elle transformer ses divergences en stratégie commune et peser sur l’avenir d’une nation ?
Pour les membres de la coalition qui n’ont pas eu la possibilité d’effectuer le déplacement, cette rencontre est également une occasion de réflexion. Car en politique, la distance géographique n’exclut ni la participation intellectuelle ni la capacité d’influencer les orientations d’une organisation.
De Jules César à la C64 : Veni, vidi, vici, ou l’art de transformer une ambition en victoire
« Veni, vidi, vici » : « Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu. » Cette formule célèbre, attribuée à Jules César après une victoire militaire, résume une certaine idée de l’efficacité dans l’action.
Mais la trajectoire de César enseigne aussi que la conquête du pouvoir ne repose pas uniquement sur l'ambition personnelle. Elle suppose une connaissance des rapports de force, une capacité à nouer des alliances et une stratégie adaptée aux circonstances.
À Rome, les cinq dirigeants de la coalition sont appelés à rapprocher leurs positions sur des dossiers qui engagent l’avenir politique du pays.
Le véritable enjeu n’est donc pas simplement de se retrouver autour d’une table, mais de parvenir à des décisions susceptibles de produire des effets concrets en RDC.
En politique, une réunion peut être historique par les personnalités qu’elle rassemble. Elle ne devient déterminante que par les choix qu’elle permet d’assumer.
Le Senatus : une coalition peut-elle parler d’une seule voix ?
Dans la Rome antique, le Sénat occupait une place importante dans la vie politique. Cette institution était notamment un espace de délibération, d’influence et de confrontation entre différentes visions de la République.
La référence au Senatus invite à réfléchir au fonctionnement interne de la C64. Une coalition rassemble des formations politiques, des personnalités et des sensibilités qui ne partagent pas nécessairement toutes les mêmes priorités.
Son efficacité dépend donc de sa capacité à organiser le débat, à négocier les divergences et à dégager des positions communes.
Le conclave romain doit notamment permettre aux dirigeants de la C64 d’harmoniser leurs vues sur la situation politique et sécuritaire du pays, la perspective d’un dialogue national inclusif et la question constitutionnelle. La position à adopter face au Front pour la refondation de la nation, dirigé par l’ancien président Joseph Kabila, figure également parmi les enjeux majeurs de leurs échanges.
Ces dossiers placent la coalition devant un exercice délicat : maintenir sa cohésion tout en apportant des réponses claires aux interrogations qui traversent la scène politique congolaise.
Une opposition peut se retrouver unie dans la critique du pouvoir, mais rencontrer des difficultés lorsqu’il s’agit de définir les moyens d’action, les alliances envisageables et les limites à ne pas franchir.
C’est précisément à ce niveau que se mesure la maturité politique d’une organisation.
Le Senatus moderne ne doit pas être compris comme un cercle fermé réservé à quelques dirigeants. Il devrait plutôt symboliser une culture de la concertation dans laquelle les décisions prises au sommet tiennent compte des réalités vécues par les membres et les militants sur le terrain.
Car une coalition qui veut peser sur le destin d’un pays doit également veiller à préserver sa propre cohésion.
Le Rubicon de Joseph Kabila : le dilemme politique de la C64
Parmi les questions qui donnent à ce conclave une importance particulière figure la création du Front pour la refondation de la nation (FRN), placé sous la direction de Joseph Kabila.
Cette nouvelle donne pose un problème politique à l’opposition congolaise, notamment à la C64, qui défend la tenue d’un dialogue national inclusif.
La coalition doit clarifier sa position face à cette initiative politico-militaire, tout en définissant la stratégie qu’elle entend poursuivre contre le pouvoir de Félix Tshisekedi.
L’enjeu est sensible : comment défendre la participation des différents acteurs à un dialogue national sans entretenir d’ambiguïté sur le recours à la lutte armée ? Comment maintenir une opposition politique au pouvoir en place tout en précisant les limites de ses rapprochements avec d’autres forces ?
L’histoire romaine offre ici une autre image forte : le Rubicon...En 49 avant notre ère, Jules César franchit le fleuve Rubicon avec ses troupes, défiant ainsi l’ordre politique de la République romaine. L’expression « franchir le Rubicon » est depuis devenue synonyme d’une décision lourde de conséquences, après laquelle le retour en arrière devient difficile.
Pour la C64, la question n’est pas de reproduire ce geste historique, mais de mesurer la portée de ses propres choix.
Le positionnement face au FRN, le rapport au dialogue national et la défense de l’ordre constitutionnel exigent des clarifications. Les décisions prises à Rome pourraient contribuer à définir les contours de la stratégie future de la coalition.
En politique, certaines ambiguïtés permettent de préserver momentanément des équilibres. Mais lorsqu’elles touchent aux principes fondamentaux, elles peuvent aussi fragiliser la crédibilité d’une organisation.
L’enjeu du conclave est donc de parvenir à une ligne suffisamment claire pour être comprise par les militants, les partenaires politiques et l’opinion publique.
La Constitution et le dialogue national : les deux fronts de la bataille politique
La C64 s’est constituée autour de la défense de l’ordre constitutionnel et de l’opposition à toute modification de la Constitution susceptible, selon ses dirigeants, de remettre en cause les limites des mandats présidentiels.
Lors de son lancement, en mai 2026, la coalition avait également appelé au retrait de la proposition de loi référendaire alors examinée au Parlement. Elle défendait par ailleurs la mobilisation citoyenne en faveur de la démocratie et du respect de l’ordre constitutionnel.
À Rome, cette orientation constitue un élément important de la réflexion stratégique...La question constitutionnelle dépasse en effet le simple affrontement entre majorité et opposition. Elle renvoie aux règles qui organisent la compétition politique, encadrent l’exercice du pouvoir et garantissent l’alternance.
Pour une coalition d’opposition, défendre la Constitution implique de préciser les principes qu’elle entend protéger et les moyens politiques et institutionnels qu’elle privilégie pour y parvenir.
Le dialogue national constitue un autre chantier majeur...La C64 défend un dialogue qu’elle souhaite inclusif, dans un contexte marqué par les tensions politiques et la crise sécuritaire dans l’Est du pays. Cette démarche soulève des questions sur la participation des différentes forces politiques, les conditions de la concertation et les garanties nécessaires à un processus crédible.
L’objectif ne peut cependant pas se limiter à obtenir la tenue de rencontres. Un dialogue politique n’a de sens que s’il permet d’aborder les causes des crises, de rechercher des compromis et de dégager des solutions acceptables.
La tâche de la C64 consiste donc à préciser les conditions dans lesquelles elle estime qu’un tel processus pourrait contribuer à sortir le pays de ses difficultés.
Le Divide et impera : le piège des divisions
L’expression latine divide et impera, généralement traduite par « diviser pour régner », est souvent associée aux stratégies de domination politique.
Elle rappelle qu’une organisation divisée peut perdre une partie de son influence, même lorsqu’elle dispose de personnalités importantes et d’une base politique réelle.
Pour la C64, l’enjeu de l’unité est essentiel. Les différences de parcours, de priorités et d’appréciation des événements peuvent enrichir le débat interne. Elles deviennent toutefois un handicap lorsqu’elles empêchent l’élaboration d’une stratégie commune.
La question de Joseph Kabila illustre cette difficulté : les responsables de la coalition doivent clarifier leur position face au FRN sans perdre de vue les autres objectifs politiques qu’ils poursuivent.
Mais l’unité ne doit pas être confondue avec l’uniformité. Une coalition démocratique peut accueillir des sensibilités différentes, à condition que ses membres s’accordent sur les principes fondamentaux et les méthodes d’action.
C’est également là que se pose la question des membres qui ne participent pas physiquement au conclave.
Une organisation politique ne peut durablement reposer sur la seule visibilité de ses dirigeants. Elle a besoin de relais, de structures locales, de militants et de responsables capables de faire vivre ses orientations sur le terrain.
Ceux qui sont à Rome peuvent contribuer à définir la stratégie. Ceux qui sont restés en RDC peuvent participer à sa mise en œuvre, à condition que les décisions soient clairement communiquées et que les structures soient associées à la dynamique collective.
La force d’une coalition ne se mesure pas uniquement au nombre de ses dirigeants réunis dans une capitale étrangère, mais à sa capacité à transformer une décision collective en action politique cohérente sur le terrain.
Et ceux qui ne sont pas à Rome ? La politique ne se joue pas uniquement dans les palais
Le déplacement des cinq dirigeants attire naturellement l’attention. Mais une réflexion politique complète doit aussi s’intéresser à ceux qui n’ont pas eu la possibilité de prendre part à cette rencontre.
Dans toute organisation, les occasions de voyager, de participer aux réunions internationales ou de rencontrer des partenaires ne sont pas toujours accessibles à tous.
Cette réalité ne doit pas conduire à considérer les absents comme des acteurs secondaires.
L’expérience politique montre que la construction d’une organisation exige plusieurs formes d’engagement : la réflexion stratégique, la mobilisation des militants, l’information, l’implantation locale et le travail quotidien auprès des citoyens.
Les rencontres internationales peuvent apporter des idées et ouvrir des perspectives. Mais elles ne remplacent pas le travail de proximité, indispensable pour comprendre les attentes de la population et traduire les orientations politiques en initiatives concrètes.
Pour les membres de la C64 restés au pays, le conclave de Rome peut ainsi devenir une occasion de réflexion sur leur propre contribution à la coalition.
Pour les dirigeants présents en Italie, l’enjeu est de faire en sorte que les échanges ne restent pas confinés à un cercle restreint.
Une restitution des conclusions, une communication claire sur les décisions et une meilleure implication des structures permettraient de renforcer le sentiment d’appartenance à un projet commun.
Il ne s’agit pas de nier l’importance des dirigeants ni la nécessité de rencontres restreintes pour certaines discussions. Il s’agit plutôt de rappeler qu’une organisation politique tire sa force de la complémentarité entre son leadership et sa base.
Rome ne doit donc pas devenir une ligne de démarcation entre ceux qui seraient au cœur des décisions et ceux qui seraient condamnés à les découvrir après coup.
Après Rome, Alea jacta est : les décisions compteront davantage que les symboles
« Alea jacta est » : « Le sort en est jeté. » Cette formule, traditionnellement attribuée à Jules César lors du franchissement du Rubicon, évoque le moment où une décision engage définitivement la suite des événements.
Pour la C64, le rendez-vous romain représente une étape dans la définition de son orientation politique. Mais son importance réelle dépendra des conclusions des travaux et de leur traduction dans les faits.
Les attentes sont nombreuses : harmoniser les positions des cinq dirigeants, clarifier la ligne de la coalition face au FRN, préciser les modalités d’un dialogue national inclusif, défendre l’ordre constitutionnel et définir les prochaines actions politiques.
Le conclave doit également permettre à la coalition de mieux faire comprendre sa vision de l’avenir de la RDC, dans un contexte où les enjeux sécuritaires et institutionnels restent étroitement liés.
Une déclaration commune claire, des objectifs hiérarchisés et une stratégie compréhensible constitueraient des indicateurs importants de la capacité des dirigeants à dépasser leurs divergences.
À l’inverse, si les questions essentielles demeurent sans réponse, le prestige de Rome ne suffira pas à dissiper les interrogations sur la cohésion et les perspectives de la coalition.
La politique ne récompense pas automatiquement ceux qui occupent les lieux les plus symboliques. Elle exige de la constance, une capacité d'organisation et des choix assumés.
Rome, miroir des ambitions congolaises
La rencontre de la C64 en Italie offre une occasion de relire l’histoire romaine à la lumière des défis politiques contemporains.
De Jules César au Senatus, du Rubicon à la formule Alea jacta est, les références latines rappellent que le pouvoir se construit dans un environnement marqué par les alliances, les rivalités, les choix stratégiques et les conséquences des décisions.
Mais elles enseignent aussi qu’une ambition politique ne peut se réduire à la conquête des positions. Elle doit s’accompagner d’une vision, d’une méthode et d’une capacité à répondre aux attentes de la population.
Pour la C64, les enjeux du conclave dépassent donc la rencontre de cinq personnalités. Il s’agit de déterminer comment faire converger des forces politiques différentes autour d'une orientation commune, comment défendre les principes constitutionnels et comment contribuer à une issue politique aux crises que traverse le pays.
Pour ceux qui n’ont pas effectué le déplacement, la leçon est tout aussi importante : l’engagement politique ne se mesure pas au nombre de voyages effectués, mais à la contribution apportée au projet collectif.
Les dirigeants présents à Rome auront la responsabilité de transformer leurs échanges en orientations concrètes. Les membres restés au pays auront celle de faire vivre ces orientations, de les confronter aux réalités du terrain et de contribuer à leur mise en œuvre.
Car, au fond, tous les chemins ne mènent pas nécessairement au pouvoir. Certains mènent à la responsabilité, d’autres à l’épreuve de la cohérence, et quelques-uns à l’histoire.
Pour la C64, Rome ne sera véritablement une étape politique importante que si les décisions qui y seront prises dépassent le symbole de la rencontre et contribuent à clarifier son projet pour la République démocratique du Congo.
Veni, vidi, cogitavi : venir, voir et réfléchir. Mais, après la réflexion, vient le temps de décider et d’agir.
Dane News| ✍️ F. Mulumba











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